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La race tue deux fois de Rachida Brahim

La race tue deux fois de Rachida Brahim

Dans La race tue deux fois, Rachida Brahim, sociologue et psychanalyste, retrace une histoire des crimes racistes en France entre les années 1970 et 2000. À travers les archives, les témoignages, la presse et le droit, elle montre comment la violence raciste ne s’arrête pas toujours au passage à l’acte, elle peut se prolonger dans les mots, les représentations, les institutions et jusque dans la difficulté à faire reconnaître le mobile raciste d’un crime.

Trois formes de violence

Rachida Brahim distingue trois formes de violence.

La première est idéologique. Elle repose sur l’idée qu’un territoire devrait être protégé d’une présence considérée comme indésirable. L’autrice évoque notamment les expéditions punitives, les représailles et les logiques de vengeance.

La deuxième est situationnelle. Elle surgit dans des scènes ordinaires, un voisinage, un commerce, un bruit, un logement ou un bien que l’on estime devoir défendre.

Enfin, la violence disciplinaire implique des représentants de l’autorité publique. Parmi les cas étudiés apparaît notamment celui de Malik Oussekine, mort en décembre 1986.

À travers ces catégories, l’autrice ne cherche pas seulement à dresser une liste de crimes. Elle tente d’en comprendre les mécanismes.

Du travailleur immigré au jeune de banlieue

L’un des fils les plus importants du livre est celui de la stigmatisation, présentée comme un mécanisme central du processus de racialisation.

Au fil des décennies, les figures changent. Le « travailleur immigré », puis le « travailleur arabe », laisse progressivement place au « jeune de banlieue ».

Dans le même temps, des difficultés liées au chômage, au logement, à la maîtrise de la langue, au niveau de qualification ou à la désindustrialisation finissent parfois par être attribuées à une population entière.

Le livre montre aussi comment l’organisation des territoires participe à cette histoire. Lorsque certaines familles des classes moyennes accèdent aux zones pavillonnaires, des familles immigrées quittent progressivement les bidonvilles et les logements insalubres pour rejoindre les grands ensembles. Les difficultés sociales et urbanistiques se concentrent alors dans certains espaces, jusqu’à ce que le quartier lui-même devienne parfois un stigmate.

Rachida Brahim interroge également le regard porté sur certains comportements culturels. La lenteur attribuée à certains Maliens peut, par exemple, être interprétée comme de la paresse selon les normes dominantes. Or prendre son temps peut aussi traduire une autre relation au travail, au geste ou au quotidien. Une manière de rappeler combien nos jugements dépendent aussi du rythme que la société considère comme normal.

Quand les médias fabriquent aussi des représentations

Les médias occupent une place importante dans cette démonstration.

Certains crimes racistes des années 1970 sont relégués dans les faits divers, comme s’ils étaient indépendants les uns des autres. Plus tard, d’autres associations apparaissent et se répètent : origine, banlieue, délinquance, émeute.

À force d’être reprises, certaines représentations finissent par s’installer dans l’imaginaire collectif.

Cela pose une question essentielle à toute personne qui écrit ou informe, à quel moment une information permet-elle véritablement de comprendre un fait, et à quel moment commence-t-elle simplement à désigner ?

Des grèves à la Marche de 1983

Le livre ne raconte pas seulement les morts. Il raconte aussi les vivants et les formes de mobilisation.

La première génération, celle des travailleurs immigrés, se mobilise notamment par les grèves. La génération suivante investit davantage la rue et les manifestations.

Entre elles demeure une mémoire commune : celle de la période coloniale, des humiliations et du mépris, mais également une exigence qui revient constamment dans le livre : la dignité.

Le 15 octobre 1983, la Marche pour l’égalité et contre le racisme part de Marseille. Elle réunira environ 100 000 personnes à son arrivée à Paris. Une nouvelle forme de mobilisation entre alors dans l’espace médiatique, politique et législatif.

Quand le droit peine à reconnaître le crime raciste

C’est probablement ici que le titre du livre prend toute sa profondeur.

La loi du 1er juillet 1972 constitue un pilier de la législation antiraciste française. Pourtant, l’autrice montre combien la reconnaissance du mobile raciste dans les crimes a longtemps été difficile.

Les faits peuvent être réécrits, dépolitisés, déracialisés. Un homicide peut devenir une rixe, un conflit personnel ou un fait de droit commun.

Le crime demeure, mais le racisme peut disparaître du récit.

La question de la qualification devient alors centrale. En droit pénal, l’intention et le mobile sont deux choses différentes. Pour les familles qui cherchent à faire reconnaître la dimension raciste d’un crime, cette distinction peut devenir un véritable point névralgique.

Le droit évoluera progressivement, jusqu’à la reconnaissance du mobile raciste comme circonstance aggravante en 2003.

La « deuxième mort » peut alors être comprise ainsi, après la violence initiale, vient parfois une seconde violence lorsque ce qui a motivé ou rendu possible l’acte est minimisé, effacé ou insuffisamment reconnu.

Le savoir comme un onguent

Dans les dernières pages, Rachida Brahim écrit :

« Je suis attachée aux savoirs comme les vieilles sorcières sont attachées aux onguents. Je suis attachée à un savoir enveloppant et pétri des émotions qui le précèdent et l’ont vu naître. Je tiens à un savoir qui puisse initier chacun d’entre nous à une manière saine et juste d’être au monde. »

Ces mots disent beaucoup de la force de cet ouvrage.

Le savoir n’y est pas froid. Il ne consiste pas seulement à accumuler des dates, des lois ou des statistiques. Il permet de mettre des mots sur des mécanismes, de relier des événements que l’on avait appris à regarder séparément et, surtout, de comprendre.

Regarder le phénomène racial en face ne signifie pas renoncer aux valeurs démocratiques. Cela peut au contraire permettre de les défendre avec davantage de lucidité.

La race tue deux fois mérite donc une lecture lente. Une lecture qui accepte de revenir sur les faits, les noms, les lois, les mécanismes et les silences.

Je remercie Rachida Brahim pour cette réflexion presque chirurgicale, par sa précision, sa méthode et sa capacité à mettre en lumière ce qui peut rester invisible lorsqu’on observe chaque événement isolément.

Pour celles et ceux qui souhaitent prolonger cette réflexion, je vous invite à vous procurer La race tue deux fois directement auprès des Éditions Syllepse (Lien du livre), et à prendre aussi le temps de parcourir la bibliographie et l’index qui accompagnent l’ouvrage.

Parce qu’au fond, comprendre le passé n’est peut-être pas regarder en arrière. C’est apprendre à mieux lire le présent.

Bonne lecture.

Pensées Suspendues ~ Chroniques littéraires – Épisode 2
Cette chronique prend également voix dans le podcast Pensées Suspendues.

A.

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